Qui a tiré les missiles qui, en abattant l'avion du président rwandais Juvénal Habyarimana le 6 avril 1994, ont donné le signal du génocide des Tutsi ? Quinze ans après la tragédie, cette énigme jamais élucidée reste au centre du lourd contentieux politico-judiciaire qui oppose la France et le Rwanda.

Un long témoignage, recueilli le 31 mai à Kigali, la capitale du Rwanda, par l'écrivain Jean-François Dupaquier, et dont Le Monde a pu visionner l'intégralité, tend à remettre en cause les conclusions du juge Jean-Louis Bruguière accusant les rebelles tutsi du général Paul Kagamé - l'actuel chef de l'Etat - d'avoir commis cet attentat.

Dans ce document, Richard Mugenzi réfute le témoignage qui avait fait de lui l'un des témoins clés étayant les accusations du juge français. Cet opérateur radio, qui travaillait pour le service d'espionnage de l'armée du président Habyarimana, avait été entendu en 2001 dans le cadre de la procédure française. Il avait alors affirmé avoir, le lendemain de l'attentat, "personnellement intercepté" et "retranscrit" un message des rebelles tutsi félicitant l'"escadron renforcé" chargé d'abattre l'avion présidentiel. Aujourd'hui, il explique que ce message, comme bien d'autres, lui avait été dicté par ses supérieurs au titre d'opérations de désinformation, et qu'il ne l'avait donc pas capté sur les fréquences de l'armée dirigée par M. Kagamé.

Très sûr de lui, M. Mugenzi, 48 ans, affirme que le groupe d'officiers extrémistes hutu qui contrôlait le centre d'écoutes radio lui transmettait des messages rédigés par leurs soins qu'il transcrivait comme s'il les avait interceptés. Leur teneur visait à accuser l'ennemi tutsi et à attiser la haine contre lui. "Beaucoup de télégrammes étaient écrits au lieu d'être interceptés", assure aujourd'hui M. Mugenzi dans la vidéo recueillie par Jean-François Dupaquier.

Interrogé sur le message du 7 avril félicitant les auteurs de l'attentat, il précise : "Tous les messages qui avaient trait à la propagande, comme ce message-là, étaient écrits par lui (le colonel Nsengyumva, considéré comme l'un des cerveaux du génocide), et transcrits sur des fiches et des télégrammes (...). Je savais qu'à chaque fois qu'ils me disaient d'écrire, il y avait un coup qu'ils voulaient faire." Réagissant à la lecture de plusieurs messages accusant le FPR, il répète : "Ils étaient écrits sur un bulletin de transmission, je les ai recopiés." Et d'en conclure : "Je sais que l'attentat contre l'avion n'a rien à voir avec le FPR (le Front patriotique rwandais de Paul Kagamé)."

Interrogé dimanche 23 août par téléphone sur les raisons de son retournement, Richard Mugenzi affirme au Monde n'avoir jamais rencontré le juge Bruguière. Il précise que les enquêteurs qui l'ont interrogé à Arusha (Tanzanie) pour le compte du magistrat français "ne faisaient pas la distinction entre messages interceptés et messages reçus", et qu'il n'a pas jugé bon de les informer d'une manipulation qu'ils n'ont jamais eux-mêmes évoquée. "Je n'ai répondu qu'aux questions qu'on m'a posées", explique-t-il.

L'homme qui a vécu de 1998 à 2008 à Arusha, où il collaborait au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), est rentré récemment dans son pays. Chercherait-il à assurer sa sécurité en faisant ces déclarations dédouanant le FPR au pouvoir à Kigali ? "Je veux que la vérité soit connue, assure-t-il. Je n'ai jamais été dérangé par le pouvoir d'ici."

Jean-François Dupaquier, qui prépare un livre sur les origines du génocide, reconnaît que "les services rwandais ont pu retourner Richard Mugenzi". Mais, poursuit-il, "s'il dit la vérité, le message accusant le FPR ressemble au bordereau de l'affaire Dreyfus (utilisé pour accuser faussement le capitaine), et c'est énorme."

Le moment où est rendu public le témoignage de l'ancien opérateur radio invite à la circonspection. Depuis neuf mois, Kigali cherche, avec l'aide de la France, à déconsidérer l'enquête Bruguière. Paris a longtemps soutenu cette procédure qui, en accusant les Tutsi, permettait de relativiser le soutien français au régime génocidaire.

L'élection de M. Sarkozy a marqué un tournant radical. L'enquête de Jean-Louis Bruguière, dont ont hérité les juges Marc Trévidic et Philippe Coirre, est désormais considérée comme l'obstacle majeur à une réconciliation et au rétablissement des relations diplomatiques rompues depuis que, en novembre 2006, Jean-Louis Bruguière a délivré des mandats d'arrêt visant neuf dignitaires rwandais.

Négociée entre les deux pays, l'arrestation en novembre 2008, à Francfort, de Rose Kabuyé, une proche de M. Kagamé figurant parmi les neuf personnalités visées, a permis au Rwanda de prendre connaissance du contenu de l'enquête et de préparer la contre-attaque. Trois jours plus tard, Abdul Ruzibiza, témoin fondamental du juge Bruguière, affirmait dans un entretien accordé à une radio rwandaise avoir inventé ses accusations.

Les "aveux" parallèles de Richard Mugenzi viennent eux aussi à point nommé pour affaiblir la procédure et faire pression sur Paris. Ils sont rendus publics quelques semaines après que le président Kagamé a menacé publiquement de s'opposer au retour en France de Rose Kabuyé qui, autorisée à rentrer provisoirement au Rwanda, doit être réentendue à Paris par les juges à la mi-septembre. Entre la justice chargée de déterminer les auteurs de l'attentat perpétré voici quinze ans, et des chefs d'Etat qui ont hâte de renouer, l'épreuve de force est désormais largement engagée.

Philippe Bernard